’entendis d’abord le vrombissement d’une de ces étranges voitures. Puis je la vis faire un virage sur
la petite place adjacente à la ruelle où je me tenais présentement et s’arrêter face à moi. La lueur des phares m’éblouit. La lumière était puissante. Je me couvris le visage
de mes bras et hurlais. Quel était donc ce soleil qui osait braver la nuit pour me brûler ?Mais le soleil ne me brûla pas. Je compris à cet instant que cette lumière était aussi artificielle et inoffensive que celle que dégageaient les réverbères. Elle s’estompa légèrement. Quelqu’un venait de se poster devant la capot de la voiture. L’odeur que j’avais senti un instant plus tôt se fit plus forte. C’était de lui qu’elle émanait. C’était celle d’un vampire, certes, mais pas de n’importe lequel. J’aurais pu reconnaître la reconnaître parmi mille autres. C’était l’odeur d’Alexandre !
Une autre personne sortit de la voiture et vint à ma rencontre. Etant en contre-jour, je ne pouvais la voir distinctement. Je serrais fermement la poignée de mon épée.
– Abaissez donc votre lame, madame, nous ne vous voulons aucun mal, dit l’homme qui me faisait face.
– Mademoiselle, le corrigeai-je.
– Pardonnez-moi… mademoiselle.
– Vous n’êtes pas un Immortel.
– Si vous savez cela, vous devez également savoir que rien n’est plus important à mes yeux que l’honneur. Et je puis vous jurez , mademoiselle, que nous ne vous voulons aucun mal.
– Nous ?
– Monsieur saura mieux vous expliquer. D’ailleurs, il vous attend.
Je levai, regardai par dessus l’épaule de mon interlocuteur et vis que le vampire avait disparu.
– Il est dans la voiture, mademoiselle. N’ayez crainte, je m’occupe du cadavre, dit-il en désignant la jeune fille que j’avais tué quelques minutes plus tôt.
J’abaissai ma garde et me dirigeai vers la voiture. C’était une berline noire. La portière arrière s’ouvrit lorsque je passai à côté.
– Veuillez vous asseoir, me dit une voix étrangement familière.
Je pris place dans la voiture et fermai la portière. Je tournai la tête afin de regarder plus attentivement mon voisin. La lumière d’un réverbère situé à proximité me permit d’affirmer mes soupçons.
– Comment allez-vous ? me dit-il.
– C’est une illusion, fit-je.
– Que nenni ma chère.
– Vous êtes mort.
– Tout comme vous.
– Ne jouez pas au plus malin avec moi.
– Alors laisser moi… vous éclairez.
Il leva le bras et alluma la lampe située au plafond. Une faible lumière emplit la voiture. Alexandre était resté le même. Ses longs cheveux châtain ondulés encadrait son visage d’ange. Sur sa bouche fine se dessinait le même sourire qui m’avait rendu folle amoureuse à notre première rencontre, le soir du bal à la demeure vénitienne des Leone. Mais quelque chose avait changé ; quelque chose de presque imperceptible. A y regarder plus attentivement, je vis d’où venait ce changement. Ces yeux. Leur teinte noisette dorée avait laisser place à deux émeraudes aussi vives que celles d’Adeline.
– Qui êtes-vous ? m’exclamais-je, surprise devant ce parfait sosie d’Alexandre.
– Mon aïeul, Alexandre de Chartres est bel et bien mort. Le fait que vous tenez actuellement son épée en est la preuve. Je suis Stéphane de Chartres, son descendant.
– Vous êtes un vampire.
– Quel perspicacité !
– Comment cela ce fait-il ? Alexandre n’as pu engendrer de descendant après sa non-mort. Et il me paraissait jeune.
– Il l’était. Voyez-vous, la lignée De Chartres est la cible d’une malédiction. Une partie de notre famille est composée de vampires. Mais nous ne sommes pas devenus Immortels après le Don Obscur.
– Je ne comprends pas…
– Nous avons le Don Obscur en nous depuis notre naissance.
– Je vous demande pardon ?
– Vous avez très bien entendu, ma chère. Depuis notre naissance. Notre état vampirique est évolutif et se met en place par phases.
– C’est-à-dire ?
– Nous avons depuis notre petite enfance des troubles du sommeil, nous dormons le jour et vivons la nuit. Puis, à notre puberté, nous sentons le besoin de boire du sang. Lorsque nous avons une vingtaine d’années, notre corps arrête de muter. Nous ne grandissons plus, nous ne vieillissons plus. Et quelques années après nous mourrons étrangement, d’un cancer, de la peste ou de quelque autre maladie incurable. C’est à ce moment que nous nous éveillons aux Ténèbres.
– Je n’ai jamais entendu parler d’une histoire aussi tordue !
– C’est pourtant la vérité. Notre lignée est victime d’une malédiction de presque un millénaire. Nous savons environ quand elle a débuté, mais nous ignorons où et comment. Nous savons seulement qu’elle aurait un lien avec les origines de notre race.
– Ce qui expliquerait pourquoi Alexandre faisait tant de recherche…
– Oui. Il ne cherchait pas seulement l’origine des vampires. Il cherchait également l’origine de ce Mal qui nous ronge depuis trop longtemps.
Le coffre de la voiture s’ouvrit puis se referma. Le mortel qui était venu à moi prit place au volant.
– J’ai effacé toute preuve du meurtre, monsieur. Nous allons passez devant les quais afin de nous débarrasser du corps, puis je vous raccompagnerai chez vous, informa t-il Stéphane.
– Très bien, Hector.
– Dois-je trouver un hôtel pour mademoiselle ?
– Ne vous inquiétez pas pour ça, mon brave, demoiselle Celia a déjà un lit de prévu à son attention.
– Fort bien, monsieur.
Hector se cala dans son siège et fit reculer la voiture, avant de nous emmener dans les rues parisiennes. Nous rejoignîmes le boulevard de Sébastopol, puis prîmes l’avenue Victoria afin de d’accéder aux quais. Nous tournâmes à droite et longeâmes les quais de la Mégisserie, du Louvre et François Mitterrand pour nous éloigner le plus possible de l’afflux touristique qui était agglutiné devant l’île de la Cité et les joyaux architecturaux qu’elle abritait.
Nous nous arrêtâmes enfin. Stéphane et Hector sortirent de la voiture afin de jeter le corps de ma victime dans les eaux noires de la Seine. Je profitai de l’absence momentanée des deux hommes pour contempler à travers la vitre arrière les deux chef-d’œuvres de l’île de la Cité : la Sainte Chapelle et la cathédrale de Notre-Dame. Je m’émerveillais autrefois devant la beauté de Venise, mais Paris regorgeait tout autant d’endroit exquis et de merveilles d’architecture.
– Magnifique, n’est-ce pas ?
Je sursautai. Je n’avais pas entendu Stéphane revenir dans la berline.
– Ne vous inquiétez pas, ma chère, vous aurez toute l’éternité pour allez les admirer de plus près. En attendant, je vais vous faire découvrir une autre merveilles parisiennes : les Catacombes. C’est là-bas que ce situe ma demeure, continua t-il.
Hector repris sa place dans la voiture et mis le contact.
– Vous vivez sous terre ? m’étonnai-je.
– Oui. Cela nous permet de ne pas éveiller de soupçons auprès des mortels. Mais n’ayez crainte, même s’ils visitent de temps en temps les Catacombes, les mortels n’ont accès qu’à une infime partie de celles-ci. Elles s’étendent sur près de trois cents kilomètres. Et j’en ai fait aménager une partie afin d’y habiter. C’est très cossu, vous verrez.
Le moteur s’emballa. La voiture avança de nouveau dans la nuit, éclairant la route de ses phares, tels la torche dont Charon éclaire les eaux funèbres du Styx. Cette comparaison n’était d’ailleurs pas totalement fausse puisque je m’apprêtais à quitter le monde des « vivants » (Paris en surface) pour visiter celui des morts (les Catacombes).
Après plusieurs minutes de route, la voiture s’arrêta.
– Nous y sommes, m’informa Stéphane.
Il sortit de la berline, vint m’ouvrir la portière et m’aida à descendre du véhicule.
– Où sommes-nous ? demandais-je.
– A quelques pas de l’entrée de ma demeure. Cette appartement, me dit-il en m’indiquant un porte ouvragée typique des appartements parisiens du XIXe siècle, appartient à ma famille depuis plus d’un siècle. Elle donne accès à une partie des Catacombes dont même les plus grands cataphiles ignorent l’existence.
– Quelqu’un habite dans l’appartement durant la journée ?
– Seulement Hector et son épouse. Mais n’ayez crainte, leur famille est liée à la mienne par le sang. Lui et sa femme sont les Gardiens du Secret. Ils sont loyaux et ne nous chercheront noises.
Je jetai un œil à Hector. A vrai dire, c’était la première fois que le regardais en face, sans être éblouie par les phares de la voiture. Il était grand, robuste et devait bien avoir la cinquantaine au vue de la toison grisâtre qui lui recouvrait le crâne. Alors même que je le fixai, il resta impassible. Il paraissait dur et froid mais les pattes d’oies qui ornait ses yeux bruns s’étirait en un regard complic. C’était un homme bon, loyal et honnête, comme il y en avait peu, ça se sentait à l’aura qu’il dégageait. Il me mettait en confiance.
– Je suis heureuse qu’une personne telle que vous veille sur mon sommeil, Hector, dis-je au chauffeur.
– Vous m’en voyez flatté, mademoiselle, dit-il en inclinant la tête respectueusement.
Stéphane me prit par la main.
– Ne tardons pas trop, Celia, le soleil se lèvera bientôt, dit-il.
Hector nous devança et nous ouvrit la porte. Puis il se chargea de débarrasser Stéphane de sa veste. Nous allions prendre l’accès qui menait à ce qui semblait être une cave, lorsque le vampire se retourna.
– J’oubliais… Hector, pourriez-vous demander à Helena de passer demain soir ?
– Bien entendu, monsieur.
– Très bien.
Puis il se tourna vers moi.
– Souffrez que je passe devant vous. Il serait fâcheux que vous tombiez dans les escaliers.
– Mais je vous en prie, lui dis-je avec un petit sourire.
Stéphane me tendit sa main et m’aida à descendre les marches qui menait à la cave. Ca et là, des cartons des divers outils métalliques dont j’ignorais le nom en ce temps – tels que les vélos – envahissait le petit espace. Au fond de la cave, ce trouvait une étroite porte métallique. Nous nous avançâmes vers celle-ci et Stéphane appuya sur un bouton lumineux situé à droite de la porte. Soudain, elle s’ouvrit en coulissant sur le côté. Devant ma stupéfaction, le vampire émit un petit rire.
– Ce n’est rien, juste un ascenseur, m’informa t-il pendant que nous entrâmes dans le petit espace.
– Un ascenseur ?
– Oui. C’est un appareil électrique permettant de transporter des charges d’un étage à un autre sans que celles-ci ne se déplacent.
– Je ne comprends rien de ce que vous dites.
– Comment ?!
– Cela fait trois siècles que j’étais en sommeil. Je ne sais rien de se qui s’est passé durant tout ce temps. Je pensais que vous le saviez.
– Je l’ignorais totalement.
– Alors comment ce fait-il que vous m’ayez trouver cette nuit ? Ne m’attendiez vous pas ?
– Et bien non, mademoiselle. Je rentrais d’une course nocturne quand j’ai senti l’aura d’un vampire. J’ai donc demandé à Hector de m’emmener dans cette rue. Quelle fut ma surprise quand je vous vîtes, vous, Celia, devant ce cadavre de jeune fille !
– Comment m’aviez-vous reconnu ?
– Un portrait de vous était présent dans une ancienne demeure de ma famille. Il avait été envoyé en France par les domestiques d’Alexandre de Chartres, après la subite disparition de celui-ci, comme l’ensemble de ses biens.
– Je comprends mieux à présent.
Après un léger soubresaut, l’ascenseur s’arrêta et la porte métalliques coulissa à nouveau. La pièce dans laquelle nous nous trouvions à présent était très sombre et étroite. Je compris bien vite que nous étions devant une porte de chêne massif. Stéphane la poussa et m’invita à entrez dans ce qui semblait être salon. Il était spacieux, blanc et fortement éclairé par un immense lustre de pierreries. Des cadres et autres tapisseries d’inspirations médiévales couvraient les murs. Une grande table rectangulaire en bois recouverte d’une nappe bordeaux trônait en son centre. Des sièges à haut dossier l’encadraient. Tout dans cette pièce, respirait le faste.
La grande porte qui nous faisait face s’entrebâilla, laissant passer une petite femme aux allures de grand mère.
– Bonsoir madame Cinot ! lança Stéphane à la vieille femme.
– Ah, monsieur de Chartres, vous voilà de retour, je commençais à m’inquiéter, dit la femme sur un ton bienveillant.
– Que vouliez vous donc qu’il m’arrive ? dit-il en souriant.
Il se tourna vers moi et me présenta à la vieille femme.
– Voici madame Elizabeth Cinot, la femme d’Hector. Elle s’occupera de vous. Si vous avez besoin de quoi que se soit, demandez lui. Madame, je vous présente demoiselle Celia, mon invitée, dit-il à madame Cinot. Veuillez lui montrer ses appartements, voulez-vous ? enjoignit-il la vieille femme.
– Bien, monsieur.
Après les politesses d’usage, elle m’accompagna dans la demeure souterraine. Nous entrâmes dans un large couloir et passâmes devant de nombreuses portes avant qu’elle ne s’arrêta.
– Voici votre chambre, mademoiselle, me dit gentiment la femme.
Elle ouvrit la porte et m’invita à entrer dans la pièce. C’était une chambre assez grande, aux murs nus, composée d’un grand lit à baldaquin, d’une armoire. Il y avait deux portes qui menait sûrement aux deux autres salles que m’indiqua madame Cinot : une salle de bain et un bureau.
– Si vous souhaitez m’appelez, appuyez sur ce bouton, j’arriverai le plus vite possible, me dit-elle en me montrant une petite sonnette située à côté de la porte. Sur ce, je vous laisse, mademoiselle. Bonne… journée !
– Merci bien.
Je lui rendis son sourire. Elle me mettait autant à l’aise que son époux.
Après que la porte eut été fermée, j’entrepris de me déshabiller pour enfiler une tenue plus légère. Je n’étais pas habitué à porter ce genre d’habit, notamment les bottes ferrées qui pesaient lourds. J’eu à peine le temps de mettre un chemise de nuit que l’on frappa à ma porte.
– Qui est-ce ? demandais-je.
– C’est moi, dit la voix de madame Cinot. Pouvez-vous m’ouvrir, j’ai les bras chargés.
D’un seule enjambée je fut près de la porte et je tournai la poignée. La vieille femme était sur le seuil, tenant un plateau argenté où était posé un verre et un mot. Son autre main était chargée d’une étui à guitare.
– Monsieur Chartres m’a demander de vous apporter ceci.
– Laissez-moi vous débarrasser, ce doit être lourd pour vous ! m’exclamai-je en avançant les bras pour les porter secours.
– Ce n’est rien, je suis plus costaude que vous ne le penser !
Elle posa le plateau sur la table de chevet et l’étui à guitare sur le lit.
– Qu’est-ce donc ? demandai-je en regardant l’étui.
– Votre épée. De nos jours, il est interdit de porter une arme blanche sur soi, même pour se défendre. Si vous voulez l’emporter avec vous dans la rue, mettez la dans cette étui, ce sera plus discret.
– Très bien, merci pour vos conseils.
Elle m’accorda un dernier sourire et repartit. Je m’assis sur le lit et regardai le contenu du verre qu’elle m’avait apporté. Du sang ! Je pris le mot qui accompagnait le verre et y lu :
« Chère Celia,
Je me suis permis de vous faire apporter un verre de sang. Ceci n’est pas n’importe quel sang, mais le mien. Il vous permettra d’assimiler toutes les choses que vous n’avez pu voir durant votre long sommeil. N’ayez crainte si après l’absorption de ce verre, votre esprit devient flou, c’est un effet normal. Il faut un certain temps pour que votre cerveau s’habitue à toutes les images qui vont se succéder dans votre tête. Un bonne journée de repos vous permettra d’y voir plus clair.
Bonne journée,
Stéphane.»
Je souris. Quelle touchante attention de sa part. Je déposai le mot et pris le verre. Je portai le précieux liquide vampirique à mes lèvres et le bu à petite gorgée. Il était aussi bon que celui d’Alexandre, avec en plus un léger parfum exotique.
Je reposai le verre sur le plateau et attendis. Rien ne se passa. Puis une affreuse migraine me pris la tête. Comme Stéphane me l’avait dit dans sa courte lettre, des flots d’images submergèrent mon esprit. J’y vis des guerres, des inventions, des révolutions. Un véritable capharnaüm pictural défila devant mes yeux ébahis. Puis plus rien. Le vide total. Mes paupières devinrent subitement lourdes et je sombrai, malgré moi, dans un sommeil sans rêves.
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a
mort, en 1847, de la courtisane la plus prisée de la capitale, Marie Duplessis, émut la société mondaine parisienne. En 1848, Alexandre Dumas fils, un des amants de cette jeune femme, reprit
l’histoire de la défunte pour en faire un roman, La Dame aux Camélias, œuvre romantique qui inspira par la suite nombre de ballets et opéras.
grande œ
Les nuages qui flottaient dans les cieux empêchaient les mortels d’apercevoir, sous les rayons de la lune, cette forme étrange qu’était mon corps. Je volais en direction
de Paris.

l ne me restait plus qu’une nuit ; une nuit pour profiter de la compagnie d’Adeline et
lui enseigner ce qu’elle devait savoir sur sa condition pour survivre dans ce monde. Je me doutais bien qu’aucun vampire n’apporterait son aide à l’Enfant d’une renégate.